PETA promet un million de dollars à celui qui développera la recette du poulet in vitro

LEMONDE.FR | 22.04.08 | 17h26 • Mis à jour le 22.04.08 | 19h36

L’organisation People for Ethical Treatments of Animals (PETA) a lancé lundi 21 avril un concours promettant un million de dollars à celui qui arrivera à produire et commercialiser de la viande de poulet synthétique avant le 30 juin 2012.

L’idée de la PETA est simple : la généralisation de la technique d’élevage de viande in vitro permettrait de sauver d’un funeste destin les 40 milliards d’animaux destinés à la consommation chaque année. Il s’agirait de procéder à la conception de cellules musculaires propres à la consommation évitant ainsi aux bœufs, cochons et volailles les souffrances des pratiques de l’industrie agro-alimentaire en matière de gavage, transport et abattage.

Mais le concours impose des conditions difficilement réalisables dans les délais impartis, selon le chercheur Bernard Roelen, cité par le New York Times. L’objectif est de mettre en vente dans au moins dix Etats américains de la viande de poulet conçue in vitro, avec l’autorisation de la Food and Drug Administration et du United States Department of Agriculture, présentant des propriétés de texture et de goût comparables au poulet “biologique” à un prix compétitif, et cela avant 2012.

UNE ALTERNATIVE SÉRIEUSE À L’ÉLEVAGE INTENSIF

Il n’en demeure pas moins que l’idée fait son chemin. Car, au-delà de la souffrance animale, les scientifiques prennent de plus en plus en compte le coût environnemental de l’élevage intensif et les perspectives en termes d’offre alimentaire qu’offrirait le développement de la viande synthétique. Un rapport alarmant de la Food and Agriculture Organisation et du Livestock, Environment and Developpement montrait, en effet, en 2006, les risques qu’une croissance exponentielle de la production de viande fait peser sur le développement durable. L’élevage accapare une part croissante des ressources agricoles et énergétiques disponibles et est responsable de 18 % du réchauffement climatique.

En outre, les risques sanitaires inhérents à l’industrialisation de l’élevage posent la question de l’alternative synthétique qui, contrairement à la méfiance populaire, présenterait moins de risques pour la santé. Grâce à la sélection génétique et à un contrôle scientifique rigoureux, les épizooties menaçant des troupeaux entiers pourraient être jugulées.

Aussi les chercheurs s’intéressent au développement à long terme d’une production carnée artificielle.
Et une étude présentée en mars 2008 au In Vitro Meat Consortium, en Norvège, prouve qu’une production de bœuf in vitro pourrait s’avérer à terme compétitive, atteignant des prix comparables à ceux du bœuf européen.

Mélanie Duwat

Trois ans après la loi sur la fin de vie, les limites du “laisser mourir”

LE MONDE | 18.04.08 | 13h19 • Mis à jour le 18.04.08 | 14h25

Une jeune fille de 20 ans plongée depuis près de dix ans dans un coma neurovégétatif, sans espoir de guérison, et dont les parents demandent qu’on “la laisse partir” ; un homme atteint d’une sclérose latérale amyotrophique, emmuré dans un corps atrophié, et qui réclame la mort…

Depuis l’entrée en vigueur de la loi Leonetti sur la fin de vie, en 2005, le Centre d’éthique clinique de l’hôpital Cochin, à Paris, a été confronté à une demi-douzaine de situations extrêmes : autant de cas où a été discutée l’hypothèse d’un arrêt d’alimentation et d’hydratation en réponse à une demande de mort anticipée. Le centre est une structure unique en France, qui éclaire soignants et patients en cas de dilemme médical.

En l’absence de possibilité légale d’aide active à mourir, c’est cette forme de “laisser mourir”, encore très mal connue des équipes soignantes, que la loi autorise. “Or, si elle est mal appliquée, cette pratique est potentiellement source de dérives éthiques”, relève la directrice du centre, le docteur Véronique Fournier.

Proscrivant tout acharnement thérapeutique, la loi Leonetti a mis les médecins à l’abri de poursuites judiciaires quand ils décident d’un arrêt des traitements même si cela entraîne la mort de leurs patients. Dans la quasi-totalité des cas, elle a facilité la décision quand familles et soignants s’accordent à dire qu’il faut cesser toute escalade médicale.

Restent les personnes qui ne sont pas en fin de vie et qui ne dépendent, pour seul traitement, que d’une alimentation artificielle par sonde. C’était le cas du jeune Hervé Pierra, qui était en situation de coma neurovégétatif. Il a mis six jours à mourir après l’arrêt de sa sonde, dans des conditions extrêmement difficiles. Cela aurait été aussi le cas de Vincent Humbert, ce jeune tétraplégique qui a réclamé le droit de mourir, si le cadre posé par la loi Leonetti lui avait été appliqué.

Les responsables du Centre d’éthique clinique constatent que beaucoup d’équipes soignantes refusent d’appliquer cette forme de “laisser mourir”. En outre, quand les soignants acceptent d’arrêter l’alimentation et l’hydratation, les mauvaises pratiques ne sont pas rares, faute de connaissances. “Certains s’y lancent sans s’être réellement préoccupés de savoir comment faire pour que cela se passe de la façon la plus digne et humaine possible”, poursuit Véronique Fournier.

Dans certains cas, cela peut déboucher sur des situations très délicates. Selon qu’ils sont jeunes ou non, en bon ou mauvais état général, plongés depuis longtemps dans le coma ou atteints d’une maladie incurable, les patients ne réagissent pas de la même manière à l’arrêt de la sonde et aux sédatifs. Les équipes soignantes sont souvent désarçonnées, elles doivent s’adapter à des réactions, parfois impressionnantes, qu’elles n’avaient pas imaginées.

L’agonie dure parfois plusieurs jours, ce que supportent très mal les familles. Aux cinquième et sixième jours de son agonie, Hervé Pierra avait été secoué de convulsions si violentes qu’elles l’avaient décollé de son lit.

“Il y a un fossé considérable entre ce que ressentent les soignants et les familles, témoigne le docteur Fournier. Pour les médecins, arrêter les traitements, c’est choisir que la médecine se retire et que la nature reprenne ses droits ; l’agonie est en quelque sorte “normale”, c’est le sas naturel entre la vie et la mort. Pour les familles, qui attendaient que l’âme soit libérée du corps, dans un départ médicalisé et rapide, cette étape peut s’avérer insupportable.”

Pour ce médecin, la question que posent ces morts lentes, qui durent plusieurs jours, est celle du statut de l’agonie dans notre société. Alors que, dans les siècles précédents, l’agonie était socialisée, les mourants entourés par leurs proches jusqu’au dernier soupir, la société en fait aujourd’hui l’économie, en raison de la médicalisation de la fin de vie ; 70 % des Français meurent à l’hôpital. “Faut-il réapprendre à la considérer comme un moment essentiel de la toute fin de vie ?, s’interroge le docteur Fournier. C’est un vrai sujet : il me semble qu’au travers de la question de l’euthanasie, la société demande aux soignants de sauter ce passage-là, en réclamant une mort douce à la médecine.”

Une clarification est d’autant plus nécessaire que les silences de la loi Leonetti peuvent entraîner des dérives éthiques. “Si la loi a explicitement refusé les pratiques euthanasiques, de telles pratiques peuvent pourtant avoir lieu sous son couvert”, affirme le docteur Fournier. Un arrêt d’alimentation et d’hydratation peut ainsi être décidé avec pour intention un “faire mourir” plutôt qu’un “laisser mourir”. “Cette situation ne me semble pas bonne, non pas parce qu’il faudrait réprouver en soi l’euthanasie, mais parce qu’il n’est pas sain qu’elle ne soit pas assumée”, analyse Véronique Fournier.

Cécile Prieur
Article paru dans l’édition du 19.04.08

La Terre pourrait déjà avoir dépassé le seuil dangereux de CO2

LE MONDE | 10.04.08 | 14h54 • Mis à jour le 10.04.08 | 14h54

Comment évaluer la limite à ne pas dépasser ? Pour éviter une “interférence humaine dangereuse” avec le système climatique, le seuil limite de dioxyde de carbone (CO2) atmosphérique est généralement fixé à 550 parties par million (ppm). C’est par exemple l’objectif - déjà ambitieux - que s’est fixé l’Union européenne (UE). Pour James Hansen, un des chercheurs les plus influents de la communauté des climatologues, ce seuil a été estimé avec trop, beaucoup trop, d’optimisme.

Dans des travaux non encore publiés mais dont une version de travail a été mise en ligne, lundi 7 avril, sur le serveur ArXiv, le directeur du Goddard Institute for Space Studies (GISS) et ses coauteurs évaluent le seuil de danger à 350 ppm environ. Or ce niveau a été atteint en 1990. Il se situe aujourd’hui à 385 ppm. Et il augmente à raison d’une à deux unités chaque année.

Le dépassement du seuil de 350 ppm n’est, bien sûr, pas immédiatement dangereux. Selon les auteurs, il l’est sur le long terme. “Si le CO2 est maintenu pendant une longue période à un niveau supérieur à cette limite, il y a un risque de se placer sur une trajectoire menant à un dérèglement climatique dangereux et irréversible”, décrypte la climatologue Valérie Masson-Delmotte (Commissariat à l’énergie atomique, CEA), coauteur de ces travaux. “Il est possible de revenir à un taux de 350 ppm, assure M. Hansen. Il faut un moratoire sur les centrales à charbon puis supprimer progressivement tous les usages de la houille d’ici à 2020-2030. Il faut aussi revoir nos pratiques agricoles et forestières de façon à séquestrer du carbone.”

Pour parvenir à ces conclusions, les scientifiques ont analysé les séries de données retraçant les grandes évolutions climatiques de la planète sur plus de 50 millions d’années. Pour déterminer un seuil limite, “nous avons examiné la vitesse de déplacement des isothermes, le retrait des glaciers - qui sont très importants pour l’alimentation en eau -, la vitesse d’élévation du niveau des mers, la déstabilisation des calottes glaciaires et la réaction des récifs coralliens”, précise Valérie Masson-Delmotte.

Les chercheurs ont également recalculé la “sensibilité du climat” au gaz carbonique. Celle-ci se traduit par le réchauffement moyen que provoquerait un doublement du CO2 par rapport à son niveau préindustriel (entre 270 et 280 ppm). Les modèles utilisés par le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) la situent autour de 3 °C. Mais ces calculs ne tiennent pas compte de ce que les climatologues appellent les “rétroactions lentes”.

Comme, par exemple, la réduction progressive des calottes glaciaires. Lorsque l’effet de serre augmente, la température augmente : les calottes de glace se réduisent. La Terre perd donc progressivement une part de sa capacité à réfléchir le rayonnement solaire : elle absorbe plus d’énergie lumineuse. Les températures croissent donc plus vite, ce qui accélère la réduction des calottes glaciaires, etc.

“En tenant compte de ce type de rétroactions, la sensibilité climatique n’est plus de 3 °C, comme l’estiment les modèles utilisés par le GIEC : elle est de 6 °C, dit M. Hansen. Mais la question de savoir

combien de temps ces rétroactions mettront pour entrer en action demeure ouverte.” Pour voir ces “cercles vicieux” se mettre en place et emballer la machine climatique, faudra-t-il attendre la fin de ce siècle ? La fin du suivant ?

Les incertitudes des modèles sont importantes. Ainsi, de récentes analyses sédimentaires publiées par une équipe allemande ont montré qu’une calotte glaciaire antarctique importante (estimée à environ 60 % de la calotte actuelle) avait pu subsister, même brièvement, au cours du crétacé, une période très chaude où la température de l’océan tropical était de plus de 10 °C supérieure à la valeur actuelle.

James Hansen, 67 ans, est un habitué des controverses. Il est le premier scientifique à avoir attiré, en 1988, l’attention des médias et des politiques sur le climat. Très engagé, il a lancé en 2007 une campagne pour demander aux gouvernements allemand et britannique d’interrompre tout programme de construction de centrales à charbon.

Au-delà de ces questions, ses travaux ouvrent une question profonde sans rapport avec la science ou la politique : jusqu’où les hommes du XXIe siècle doivent-ils chercher à prévoir les conséquences de leurs actions ? Evoquer le futur de la planète bien après 2100, comme le font M. Hansen et ses coauteurs, c’est devoir imaginer ce que le climatologue Stephen Pacala appelle “les monstres derrière la porte”.

Stéphane Foucart